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20 INTRODUCTION: Qu’est-ce qu’un corps?
Personne, en effet, n’a jusqu’ici déterminé ce que peut le corps, c’est-à-dire que l’expérience n’a jusqu’ici enseigné à personne ce que, grâce aux seules lois de la Nature, − en tant qu’elle est uniquement considérée comme corpo- relle, − le corps peut ou ne peut pas faire, à moins d’être déterminé par l’esprit. Car personne jusqu’ici n’a connu la structure du corps assez exactement pour en expliquer toutes les fonctions (…). En outre, personne ne sait de quelle manière ou par quels moyens l’esprit met le corps en mouvement, ni combien de degrés de mouvement il
peut lui imprimer, et avec quelle vitesse il peut le mouvoir.3
À l’image de ce cri philosophique de Spinoza, cette in-
troduction s’attachera d’avantage à affirmer notre igno-
rance qu’à apporter des réponses. Cependant, même
l’affirmation de notre ignorance se doit d’être précisément
calibrée. Nous pourrions être tenté-e-s de dire, « Nous ne
savons pas ce qu’est un corps », mais, comme me la sug-
géré Minh-Ha T. Pham au cours d’une de nos conversa-
tions épistolaires4, une telle affirmation suggère qu’un tel
savoir existe même si celui-ci nous échappe. Afin d’y re-
3 Baruch Spinoza, L’éthique, Livre III, scolie de la proposition 2, Paris : Flammarion, 1965, 137-138. 4 Cf. Minh-Ha T. Pham et Léopold Lambert, “Spinoza in a T-shirt: Mani- festo for Designs that Do Not Know What a Body Isn’t,” on The New Inquiry (juin 2015).
INTRODUCTION QU’EST-CE QU’UN CORPS?
21INTRODUCTION: What Is a Body?
No one, in fact, has ever determined what a body can. That is, experience has never taught anyone what, according to the laws of Nature alone — inasmuch as Nature is solely considered corporeal — the body can or cannot do, unless it is determined by the mind. That is because no one until now knows the structure of the body sufficiently to explain all its functions (...). Moreover, no one knows in what way or by what means the mind puts the body in movement, or how many degrees of movement it can direct, and with
what speed it can move it.3
Just as Spinoza’s philosophical exclamation, our introduc-
tion will affirm our ignorance rather than propose answers.
However, the statement of our ignorance, too, must be
precisely calibrated. We may be tempted to say “We don’t
know what a body is,” but as Minh-Ha T. Pham suggested
in a text we wrote together, this would mean that such a
knowledge exists, even if it escapes us.4 In order to avoid
this, she proposed a double negation: “We don’t know what
isn’t a body,” opening the field of possibilities and avoiding
the production of a definitive knowledge about the body.
3 Baruch Spinoza, Ethics, Book 3, scholia of proposition 2, New York: Penguin Classics, 2005. 4 See Minh-Ha T. Pham and Léopold Lambert, “Spinoza in a T-Shirt: Manifesto for Designs That Do Not Know What a Body Isn’t,” The New Inquiry (June 2015).
INTRODUCTION WHAT IS A BODY?
22 INTRODUCTION: Qu’est-ce qu’un corps?
médier, elle propose la double négation : « Nous ne savons
pas ce que n’est pas un corps » ouvrant ainsi le champ des
possibles sans qu’une production de savoir définitif puisse
capturer celui-ci. Bien que cette introduction « ignorante »
puisse apparaitre comme inutile à la compréhension des
chapitres la suivant, celle-ci me semble néanmoins fonda-
mentale car elle prépare l’imaginaire de ce que nous ap-
pellerons « corps » en relation à la production du design.
Les lecteurs et lectrices étant familier-e-s des références
utilisées tout au long de cette première partie de texte ne
trouveront sans doute rien de bien nouveau en son sein ;
néanmoins, ceux et celles étant plus accoutumé-e-s aux
politiques du design seulement pourront trouver cette vi-
sion utile pour la suite de l’ouvrage.
Savoir ce qu’est un corps se caractériserait en pre-
mier lieu à savoir en reconnaître les limites. Ces limites
seraient ce qui nous placerait entre l’infiniment grand
de l’univers et l’infiniment petit des atomes nous com-
posant. L’interprétation commune que nous faisons de
l’assemblage matériel qu’est notre corps fait s’arrêter
celui-ci à notre peau. Il est vrai qu’à « première vue », un
corps nu semble se résumer à une sorte de sac épider-
mique maintenant un groupe d’organes en son intérieur.
Une expérience du corps ne venant pas « de l’extérieur »
(je vois un corps, que puis-je en dire ?) mais plutôt « de
l’intérieur » (je suis un corps, que m’apprend mon expéri-
ence ?) nous invite à complexifier cette interprétation. Je
fais l’expérience régulière que mon corps ne s’arrête pas
à ma peau, lorsque je frissonne, lorsque le volume d’air
que je respire est réduit, lorsque je sens une présence
23INTRODUCTION: What Is a Body?
Although this “ignorant” introduction may not seem useful
to help understand the chapters that follow, it nonetheless
seems fundamental to me because it prepares us to imag-
ine what we call the “body” in relation to design production.
Readers familiar with references used in the first part of this
text will not see anything new here; those used to politics of
design may, on the other hand, find this part useful in view
of what follows.
To know what a body is would mean, first, to understand its
limits. These limits place us between the infinitely big of the
universe and the infinitely small of the atoms that compose
us. Usually, the material assemblage of our body is consid-
ered to end with our skin. It’s true that at “first sight” a naked
body seems to be a kind of epidermic sac holding a set of
organs inside. An experience of a body that doesn’t look
“from the outside” — I see a body, what can I say about
it? — but “from the inside” — I am a body, what does my
experience teach me? — invites us to complicate this in-
terpretation. I constantly experience the fact that my body
does not end with my skin when I shiver, when the volume of
air I breathe is limited, when I feel a presence a few inches
behind me, etc. We ignore the limits of the body.
Of course, wherever we look, we identify each other’s distinct
material assemblages and we make the effort to name them
in order to essentialize them: “car,” “umbrella,” “building,”
“John,” “Myriam,” etc. When we identify these assemblages,
we truncate portions of realities without hesitation. We do so
in order to rationalize our surroundings, but we thus estab-
lish limits that only ambiguously exist in the material world.
24 INTRODUCTION: Qu’est-ce qu’un corps?
à quelques centimètres derrière moi, etc. Nous ignorons
quels sont les limites du corps.
Bien-sûr, partout où nous regardons, nous faisons
l’expérience d’identifier des assemblages matériels dis-
tincts les uns des autres et que nous prenons soin de nom-
mer pour les essentialiser : « la voiture », « le parapluie », «
l’immeuble », « Jean », « Myriam », etc. Lorsque nous identi-
fions ces assemblages, nous tronquons des morceaux de
réels sans aucune hésitation. Nous le faisons dans le but
de rationaliser ce qui nous entoure mais nous établissons
de la sorte, des limites ayant une correspondance matéri-
elle bien plus ambiguë.
Une des raisons de cette ambiguïté consiste dans le fait
que nous interprétons souvent la géométrie de notre corps
selon un régime euclidien établissant de manière absolue
une limite entre un milieu intérieur et un milieu extérieur.
Nous pouvons en revanche interpréter cette même géo-
métrie de manière topologique : suivre la surface de notre
joue, la continuer « à l’intérieur » de la gorge jusqu’à l’anus
et remonter la bouteille de Klein ainsi dessinée. Nous com-
prendrons qu’une telle lecture se refuse à distinguer un mi-
lieu intérieur d’un milieu extérieur : il serait insensé de se
demander si les parois du larynx se trouvent à l’intérieur
ou à l’extérieur du corps. Cette interprétation topologique
du corps permet de penser celui-ci comme une surface
d’échange avec son milieu, c’est-à-dire un assemblage
matériel incluant en lui-même l’atmosphère qui l’environne.
Une telle lecture rend aisée la compréhension qu’un corps
a besoin de respirer, c’est-à-dire de faire siennes les parti-
26 INTRODUCTION: Qu’est-ce qu’un corps?
cules d’air qui interagissent avec lui, afin de vivre.
« Vivre ». Ici encore notre ignorance est manifeste.
L’assemblage matériel décrit jusqu’à présent est statique.
Y insuffler du mouvement permet d’émettre des hypothèses
sur en quoi consiste « la vie ». La science nous apprend
que la totalité de la matière composant notre corps se re-
nouvelle sans cesse à tel point que l’assemblage matériel
que nous sommes à ce moment précis ne possède au-
cune particule de matière qui nous composait alors, il y a
quelques années. Notre corps vivant est donc comparable
au bateau de Thésée dont les matériaux avaient tous été
remplacés un à un durant le voyage de celui-ci, invitant
à la question de savoir s’il s’agissait toujours du même
bateau ou non. Il semblerait que le vivant se caractérise
par une forme de code garantissant l’intégrité structurelle
d’un corps. Lorsque celui-ci meurt, la même matière qui
le composait se disperse pour former d’autres corps sans
qu’une nouvelle matière vienne la remplacer.
La question de la mort pose le problème de la violence,
c’est-à-dire des rencontres matérielles entre les corps.
Si nous pensons, grâce à Xavier Bichat que « la vie est
l’ensemble des fonctions résistant à la mort5 », nous pou-
vons interpréter la mort comme un processus continuelle-
ment à l’œuvre. Celui-ci s’opère par la rencontre incessante
des corps entre eux, une sorte d’entropie ayant tendance
à désolidariser les assemblages matériels que sont les
corps. Cependant, le degré d’entropie n’est pas le même
5 Xavier Bichat, Anatomie générale appliquée à la physiologie et à la médecine, Paris : Brosson, 1801, 58.
27INTRODUCTION: What Is a Body?
One reason for this ambiguity is that we often interpret the
geometry of our bodies according to a Euclidean regime
that establishes an absolute border between interior and
exterior milieu. We can, instead, interpret the same ge-
ometry topologically: following the surface of the cheek,
continuing “inside” the throat to the anus and up the Klein
bottle we thus draw. That reading does not distinguish
between interior and exterior environment: it would be ir-
rational to ask whether the walls of the larynx are inside or
outside the body. A topological interpretation of the body
allows us to think the body as a surface of exchange with
its milieu, that is, a material assemblage including the at-
mosphere that surrounds it. This reading makes it easier
to understand that a body needs to breathe, that is, to
make its own the air particles that interact with it, in order
to live.
“To live.” Here again, our ignorance is evident. The mate-
rial assemblage described above is stationary. To breathe
movement into it allows us to propose hypotheses on what
constitutes “life.” Science teaches us that all the matter
in our bodies is constantly renewed so that the particular
material assemblage we are at any given point in time has
not one particle in common with the matter that composed
us a few years ago. Our living body is a ship of Theseus,
whose materials are replaced one by one during its long
voyage, inviting the question: is it still the same ship, or
not? It seems that life is characterized by a code that guar-
antees the body’s structural integrity. When the body dies,
the matter that composed it disperses to form other bod-
ies, and new matter no longer preplaces it.
28 INTRODUCTION: Qu’est-ce qu’un corps?
pour toute rencontre. Comme l’explique Gilles Deleuze
dans son cours sur la philosophie de Spinoza, lorsque
nous rencontrons une vague, nous pouvons le faire de plu-
sieurs manières6 : nous pouvons présenter notre corps à la
vague de sorte « qu’elle nous gifle », ou bien nous pouvons
tenter d’agencer l’assemblage matériel qu’est notre corps
de sorte qu’il épouse le mouvement de la vague.
Il ne s’agit pas de dire que l’une de ces rencontres est en-
tropique et l’autre ne l’est pas. Dans les deux cas, il s’agit
d’une gestion de l’entropie correspondant à deux degrés
d’intensité différents. À cet égard, il ne faut pas oublier
d’insister sur la réciprocité des affects de chaque rencon-
tre. Dans le cas de la vague, nous pourrions considérer
qu’un simple corps n’est pas suffisant pour briser l’élan
de celle-ci. Néanmoins, il existe bien un degré de violence
imposé par le corps « giflé » à la vague ; l’élan, c’est-à-dire
son « effort à persévérer dans son être7 » se trouve moins
affecté par le corps épousant son mouvement que par ce-
lui qui s’oppose à lui.
L’entropie est donc continue et inévitable mais les corps
peuvent entreprendre d’en réduire l’intensité par la manière
dont ils s’agencent dans l’espace. Cet agencement est par-
ticulièrement manifeste au sein de ce que nous appelons «
la danse 8». Les chorégraphes contemporains Pina Bausch
6 Gilles Deleuze, Cours sur Spinoza, Université de Vincennes, 17 mars 1981. Transcription sur http://www.webdeleuze.com 7 Baruch Spinoza, L’éthique, Livre III, proposition 6, Paris : Flammari- on, 1965, 142. 8 À cet égard, je conseille la lecture des livres d’Erin Manning, philos- ophe-danceuse s’il en est, en particulier Relationscapes : Movement, Art, Philosophy, Cambridge : MIT Press, 2009, et Always More Than
29INTRODUCTION: What Is a Body?
The question of death brings up the problem of violence,
that is, material encounters between bodies. If we follow
early nineteenth century physiologist Xavier Bichat (1801)
who defines life as “a sum of functions resisting death,”
we can interpret death as a continually engaged process.5
That process functions via constant encounters between
bodies, where entropy destabilizes material assemblages
that bodies are. However, the degree of entropy is not the
same for each encounter. As Gilles Deleuze explains in his
class on Spinoza, when we encounter a wave, we have dif-
ferent options: we can present our body to the wave so that
“it slaps us,” or we can articulate the material assemblage
that is our body so that it espouses the movement of the
wave.6
The point is not to think of one of these encounters as en-
tropy while the other is not. In each case, there is a man-
agement of entropy corresponding to different degrees of
intensity. We must insist on the reciprocity of affects in each
encounter. In the case of the wave, we could consider that
a mere body is not sufficient to break its momentum or
élan. However, a measure of violence is imposed by the
“slapped” body on the wave. The momentum, that is the
wave’s “effort to persevere in its being” is less affected by
the body that espouses its movement than by the body
that opposes it.7
5 Xavier Bichat, Anatomie générale appliquée à la physiologie et à la médecine, Paris: Brosson, 1801, 58. 6 Gilles Deleuze, lecture on Spinoza, University of Vincennes, March 17, 1981. Transcript online at http://www.webdeleuze.com 7 Baruch Spinoza, L’éthique, Book 3, proposition 6, Paris: Flammarion, 1965, 142.
30 INTRODUCTION: Qu’est-ce qu’un corps?
et William Forsythe nous permettent de voir que les corps
ne cessent jamais de danser, chaque mouvement choisi
à chaque instant correspondant à un agencement corpo-
rel dans l’espace en fonction d’une situation donnée. Ces
mouvements produisent nécessairement une sémiotique
reconnaissable (ou non) par l’altérité. Celle-ci ne s’opère
cependant pas dans un vide abstrait, mais bel et bien
au sein d’une société de corps ayant produit petit à petit
un système normatif qui retire aux rencontres corporelles
toute chance d’être innocentes. La norme consiste en une
liste de conventions collectives tacites, ‘lourdes’ mais sans
cesse reconfigurées, influençant la manière dont les corps
et comportements, c’est-à-dire l’agencement des corps
dans l’espace, sont lus et interprétés.
La notion de performativité élaborée par Judith Butler sur
les traces de Foucault9 est fondamentale à la compréhen-
sion du corps normé. Butler s’attache à décrire le genre
comme une répétition de comportements structurés aut-
our de cette catégorisation des corps en deux familles. La
recherche de Marianne Wex10 répertoriant de manière pho-
tographique des centaines de corps reconnaissables com-
me soit « homme » ou « femme » est saisissante dans son
expressivité répétitive. Nous y voyons les corps-femmes
assises les jambes serrés et les bras près du corps tentant
ainsi d’occuper le plus petit espace possible, tandis que
One : Individuation’s Dance, Durham : Duke University Press, 2013. 9 Judith Butler, Trouble dans le genre : Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris : La Découverte, 2006, et Michel Foucault, Histoire de la sexualité, tome 1 : La Volonté de savoir, Paris: Gallimard, 1976. 10 Marianne Wex, Let’s Take Back our Space”: ‘Female’ and ‘Male’ Body Language as a Result of Patriarchal Structures, Frauenliteraturver- lag Hermine Fees, 1979
32 INTRODUCTION: Qu’est-ce qu’un corps?
les corps-hommes sont quant à eux expansifs dans leur
manière de s’assoir. Cet exemple nous permet de com-
prendre que la performativité est à la fois sémiotique et
opérationnelle — occuper un plus grand territoire dans cet
exemple — dans les relations de pouvoir qui s’exercent au
sein d’une société.
Nous pouvons néanmoins penser la performativité dans
le contexte d’autres catégories essentialisant les corps. Le
documentaire de Jennie Livingston, Paris Is Burning (1991),
nous montre ainsi les bals de la scène queer afro-améric-
aine and latino de New York à la fin des années 1980. Ces
bals se caractérisent par leur concours consistant à imiter
du mieux possible le comportement de corps n’étant pas
lus comme les leurs. Des corps transgenres noirs de la
classe ouvrière peuvent ainsi se retrouver à concourir pour
se comporter comme des corps de femmes blanches et
riches de la manière la plus « réelle » (realest) possible. La
performativité concerne ici la race et la classe sociale, en
plus de celle du genre décrite par Butler. La performativité
est toujours à l’œuvre dans l’exemple canonique du gar-
çon de café décrit par Jean-Paul Sartre dans L’être et le
Néant.
Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les con- sommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la com- mande du client (…). Toute sa conduite nous semble un jeu. Il s’applique à enchaîner ses mouvements comme s’ils étaient des mécanismes se commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mé-
33INTRODUCTION: What Is a Body?
Entropy is therefore continuous and inevitable, but bodies can reduce its intensity by the way they articulate them-
selves in space. This articulation is especially obvious in
what we call “dance.”8 Important choreographers Pina
Bausch and William Forsythe allow us to see that bodies
never stop dancing: any movement chosen at any point
corresponds to a bodily articulation in space in a given
situation. These movements produce a semiotic that is
necessarily recognizable (or not) by alterity. That semiotic,
however, does not function in an abstract void, but rather
in the context of a society of bodies that, little by little, pro-
duce a normative system that does not allow any innocent
encounters between bodies. The norm is a list of collective
tactile conventions, “heavy” but constantly reconfigured,
influencing the way bodies and behaviors — that is, the
articulation of bodies in space — are interpreted.
Judith Butler’s theory of performativity, after Foucault, is in-
dispensable if we want to understand how normativity ap-
plies to bodies.9 Butler describes gender as a repetition of
behaviors structured around the categorization of bodies
into two families. Marianne Wex’s research, repertorying
hundreds of bodies photographed and recognizable as
either “men” or “women,” is striking in its repetitive expres-
siveness.10 We see there female bodies sitting with closed
8 See the dancer-philosopher Erin Manning, especially Relationscapes: Movement, Art, Philosophy, Cambridge: MIT Press, 2009, and Always More Than One: Individuation’s Dance, Durham: Duke U. Press, 2013. 9 Judith Butler, Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity, New York: Routledge, 2006; Michel Foucault, The History of Sexuality, Vol. 1: An Introduction, New York: Vintage, 1990. 10 Marianne Wex, Let’s Rake Back Our Space: ‘Female’ and ‘Male’ Body Language as a Result of Patriarchal Structures, Frauenliteraturver- lag Hermine Fees, 1979.
34 INTRODUCTION: Qu’est-ce qu’un corps?
canismes; il se donne la prestesse et la rapidité impitoy- able des choses. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi donc joue- t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. Il n’y a rien là qui puisse nous surprendre : le jeu est une sorte de repérage et d’investigation. L’enfant joue avec son corps pour l’explorer, pour en dresser l’inventaire ; le garçon de café
joue avec sa condition pour la réaliser.11
Ce personnage « joue à être garçon de café », c’est-à-dire
qu’il agit de la manière dont il sait être la manière de se
comporter un garçon de café. Il n’existe pourtant pas de
garçon de café naturel — tout comme il n’y a pas d’homme
ou de femme naturel(le)s — et que la norme qui enjoint le
garçon de café à se comporter de la sorte se renforce à
chacun de ses gestes.
Pourtant le corps du garçon de café et ses gestes sont
uniques, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent en aucun cas être
absolument conformes à la norme. Chaque geste dif-
fèrent un tant soit peu les uns des autres et donc de la
norme elle-même. C’est ainsi que Bausch composait un
répertoire de mouvements en adressant à chacun-e de
ses danseurs et danseuses des séries de questions du
type « quel mouvement fais-tu lorsque tu te lèves le matin
? » ou bien « quel mouvement fais-tu lorsque tu ouvres et
lis le journal ?12 ». Chaque corps a une façon particulière
d’accomplir ces gestes dont la quotidienneté répétitive
tend à les transformer en automatismes. Ces mouvements
11 Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, Paris : Gallimard, 1976,95. 12 Nous pouvons nous référer ici au reportage Silencieuse Pina Bausch (1940-2009) de l’émission radiophonique de France Culture Une vie, une œuvre, 10 avril 2011.
35INTRODUCTION: What Is a Body?
legs and arms next to the body, trying to occupy the least
possible space, while the men-bodies are sprawling in the
way they sit. This example helps us understand that perfor-
mativity in power relations within a society is at the same
time semiotic and operational: to occupy the biggest terri-
tory, for instance.
We can also think of performativity in the context of other
categories that essentialize the body. Jennie Livingston’s
documentary, Paris is Burning (1991), shows New York
City’s African American and Latino Queer ball culture at the
end of the 1980s. Ball culture is distinctive because it en-
tails merging or imitating as much as possible the behavior
of bodies that are not read as “one’s own” or “their own”
by the hetero audience of the documentary. Transgender
Black working class bodies merge with rich white female
bodies in the “realest” way possible. Here, performativ-
ity applies to race, social class, as well as gender, as de-
scribed by Butler. Performativity is at play in the canonical
example of the café waiter described by Jean-Paul Sartre
in Being and Nothingness:
Let us consider the café waiter. His gestures are lively and emphatic, a bit too precise, a bit too fast, he approaches the clients a bit too fast, bows with a bit too much solici- tude, his voice, his eyes express am interest a bit too full of concern for the clients’ order (...). The whole of his behavior seems a play. He purposefully connects his movements as if they were mechanical parts that command one another, his facial movements and even his voice appear mechani- cal; he implies the merciless readiness and speed that characterize things. He plays, he toys. But at what does he play? You don’t need to observe him at length to realize: he plays being a café waiter. Nothing surprising here: play is
36 INTRODUCTION: Qu’est-ce qu’un corps?
dépendent non seulement des capacités physiques mais
également de la relation de chaque corps à la norme. En
d’autres termes, la norme conçoit un certain nombre de
mouvements du corps en fonction de la façon dont elle re-
connait ce corps dans son genre, son origine sociale, son
âge etc. Ce que la norme appelle ensuite « handicap » est
l’attribution forcée d’un label sur tout corps qui ne se trou-
verait pas en capacité physique d’accomplir ces gestes
attendus. Comme nous le verrons plus tard, cette notion
de handicap ne trouve un sens qu’en relation avec un en-
vironnement normé précis.
Nul corps n’est donc absolument conforme à la norme.
Néanmoins cela ne veut pas dire que tout corps est égal
vis-à-vis de la norme, loin de là. Tout corps incarne un cer-
tain degré de différenciation de la norme. Ce degré est
proportionnel de la marginalisation de ce corps au sein
d’une société normée et nous pouvons donc examiner les
relations de pouvoir entre les corps à l’aune des degrés
séparant ceux-ci de la norme. Les diverses formes de vio-
lence s’exerçant selon une hiérarchisation normative du
corps sont donc, elles aussi, organisées selon ce même
degré de séparation des corps vis-à-vis de la norme. Nous
nommons ces formes de violence, racisme, misogynie,
transphobie, homophobie, une division utile afin de mener
les combats politiques pour y mettre fin, mais qui néan-
moins semble manquer d’une lecture intensive de leur pro-
cessus normatifs.
L’action entreprise par des corps proches de l’absolu que
représente la norme sur des corps l’étant moins, se carac-
37INTRODUCTION: What Is a Body?
a kind of locating and investigation. A child plays with his body to explore it, inventory it; the café waiter plays with his
condition to realize it.11
This character “plays being the café waiter,” that is acts in a
manner that, he knows, is the manner of a café waiter. There
is not, however, a natural café waiter, just as there is no nat-
ural man or woman. The norm that enjoins the café waiter to
behave in that manner is reinforced with his gesture.
However, the café waiter’s body and gestures are also
unique, in that they cannot ever absolutely conform to the
norm. Every gesture differs minimally from others and from
the norm. Along these lines, Bausch composed a repertory
of movements by asking each dancer a series of questions
such as “what movement do you make when you open and
read the newspaper?”12 Each body has a particular way of
making these gestures whose repetitive everyday nature
transforms them into reflexes. These movements depend
not only on physical capacities but also on the distance
between each body and the norm. In other terms, the norm
defines a certain number of movements of the body given
the way the norm recognizes body in its gender, social ori-
gin, age, etc. What the norm calls “handicap” is the forced
attribution of a label to bodies that are physically unable to
perform the expected gestures. As we shall see below, the
notion of handicap only has meaning in relation to a spe-
cific normative environment.
11 Jean-Paul Sartre, Being and Nothingness, New York: Philosophical Library, 1956. 12 See Silencieuse Pina Bausch (1940-2009), a radio broadcast in France Culture series Une vie, une oeuvre, April 10, 2011.
38 INTRODUCTION: Qu’est-ce qu’un corps?
térise alors par la description faite de ces derniers comme
corps vils, légitimant ainsi la violence exercée contre eux.
De la même manière que Grégoire Chamayou décrit le
processus médical et judiciaire avilissant de corps qui pou-
vaient ainsi être exécutés et disséqués aux XVIIIe et XIXe
siècles, la violence envers les corps est toujours accom-
pagnée d’un discours avilissant ceux que celle-ci prend
pour cibles. « Les technologies d’avilissement relèvent des
technologies politiques, c’est-à-dire des technologies des-
tinées à assurer les conditions d’exercice d’un pouvoir. »13
Afin d’aviliser des corps, et donc d’exercer un pouvoir sur
eux (de répression ou de correction), il s’agit donc de dé-
finir ce qu’est un corps vil, et ce qu’est un corps non-vil.
En d’autre termes, il ne peut il y avoir de marginalisation
normative que si une réponse totalisante et exhaustive à la
question « qu’est-ce qu’un corps ? » la précède.
Dans Naissance de la clinique14, Foucault nous montre
combien la médicine moderne est construite autour de la
production d’un savoir prenant le corps pour objet. À la fin
du XIXe siècle et début du XXe siècle, des tribunes sont
parfois construites dans les salles d’opérations chirurgi-
cales pour faire bénéficier de ce savoir à un public choisi,
et de nombreuses publications tentent de faire progresser
cette évolution du savoir.15 Il n’est donc pas surprenant que
le savoir produit par la médicine, normalement utilisé dans
13 Grégoire Chamayou, Les corps vils : Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris : La Découverte, 2008, 17. 14 Michel Foucault, Naissance de la clinique, Paris : Presses Universi- taires de France, 2008. 15 Bien que fictionnelle, nous pouvons recommander le visionnage de la série télévisée The Knick (2014) réalisée par Steven Soderbergh et conseillée par Stanley B. Burns, fondateur de la Burns Archive.
39INTRODUCTION: What Is a Body?
There isn’t any body that absolutely conforms to the norm.
This doesn’t mean, however, that every body is equal vis à
vis the norm: far from it. Every body embodies a degree of
difference from the norm. That degree is in proportion to
the marginalization of a body in society. We can examine
relations of power between bodies by measuring the dis-
tance that separates them from the norm. Different forms of
violence act on bodies according to a normative hierarchy,
and these forms of violence are also organized according
to the same principle of distance of bodies from the norm.
We can call these forms of violence racism, misogyny,
transphobia, homophobia: a distinction useful in the politi-
cal struggle to end this violence, but also a distinction that
calls for a sustained reading of their normative processes.
Actions of bodies close to absolute norm upon bodies far-
ther away from the norm is characterized by description of
the bodies farther from the norm as abhorrent, legitimat-
ing violence exercised against them. Grégoire Chamayou
describes medical and judicial processes that render ab-
horrent (vile) bodies that can, then, be executed and dis-
sected in eighteenth and nineteenth centuries, showing
that violence against bodies is always accompanied by
a discourse that abhors victimized bodies: “Technologies
of abhorrence borrow from political technologies, that is
technologies meant to ensure proper conditions to exer-
cise power.”13 In order to abhor bodies, and therefore exer-
cise power on them (repress or correct them), we must first
define what is an abhorrent body, and what is not abhor-
13 Grégoire Chamayou, Les corps vils: Expérimenter sur les êtres hu- mains aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris: La découverte, 2008, 17.
40 INTRODUCTION: Qu’est-ce qu’un corps?
le but d’une rédemption des corps « malades », soit égale-
ment instrumentalisé dans certaines formes de tortures. Le
rôle des médecins dans les camps de concentration nazi
a été, par exemple, reconnu et documenté, tout comme
celui des médecins français dans certains interrogatoires
de militants durant la révolution algérienne.16 De même, les
descriptions détaillées — nous pourrions presque parler
de design — fournies par les manuels d’interrogatoire de
la CIA , ou bien de celui distribué à la police des douanes
française pour neutraliser un corps migrant en cours de «
rapatriement »17 constituent, eux aussi, une production de
savoir de ce qu’est un corps.
La production d’un savoir de ce qu’est un corps n’est né-
anmoins pas systématiquement de l’ordre médical. Celle-
ci peut également concerner l’anticipation des comporte-
ments des corps, en particulier dans le cadre policier dont
la fonction semble désormais consacrée à cette notion
d’anticipation et la lecture biaisée des corps que celle-ci
implique. Les meurtres d’Oscar Grant (Oakland, CA, 2009),
de Trayvon Martin (Sanford, FL, 2012), de Mike Brown (Fer-
gusson, MO, 2014), tous trois jeunes afro-américains, sont
les paradigmes tragiques de cette anticipation policière18
16 Voir Ernst Lee, La médicine nazie et ses victimes, Paris : Actes Sud, 1999, et le chapitre « Médicine et colonialisme » dans Frantz Fanon, L’an V de la révolution algérienne, Paris : La Découverte, 2011, 107-
134. 17 « Techniques d’interrogation de la CIA » (2002), source: Ministère de la Justice américain (2009), et « Instruction relative à l’éloignement par voie aérienne des étrangers en situation irrégulière » publié par Mediapart en avril 2011 18 Trayvon Martin n’a pas été tué par un policier à proprement parler, mais par l’agent de sécurité privé d’un quartier résidentiel de Sanford en Floride.
41INTRODUCTION: What Is a Body?
rent. In other words, there cannot be normative marginal-
ization without, first, a totalizing and exhaustive answer to
the question “what is a body?”
In the Birth of the Clinic, Foucault shows to what extent
modern medicine is constructed around the production of
knowledge whose object is the body.14 At the end of the
nineteenth and the beginning of the twentieth centuries,
operating rooms were sometimes fitted with risers that al-
lowed a select public to benefit from knowledge, and nu-
merous publications endeavored to advance the evolution
of knowledge.15 Not surprisingly, the knowledge produced
by medicine, normally used to redeem “sick” bodies, is
also instrumentalized in some forms of torture. The role of
doctors in nazi concentration and death camps is recog-
nized and documented, as is the role of French doctors in
interrogations of Algerian independence fighters.16 Detailed
descriptions — we can almost speak of design — of the
CIA interrogation manual, or the manual created for French
custom officers that includes instructions on how to neu-
tralize migrant bodies during “repatriation,” also constitute
a production of knowledge about the body.17
The production of knowledge about the body is not sys-
14 Michel Foucault, The Birth of the Clinic: An Archaeology of Medical Perception, New York: Vintage, 1994. 15 See the TV series by Steven Soderbergh, The Knick (2014), that hired Stanley B. Burns, founder of the Burns Archive, as a consultant. 16 See Ernst Lee, La médecine nazie et ses victimes, Paris: Actes Sud, 1999, and Frantz Fanon, A Dying Colonialism, New York: Grove Press, 1994. 17 CIA Interrogation Techniques, Department of Justice, 2009, and “Instruction relative à l’éloignement par voie aérienne des étrangers en situation irrégulière,” Mediapart, April 2011.
42 INTRODUCTION: Qu’est-ce qu’un corps?
dont le fantasme conduit à la mort de ses sujets. À titre
d’exemple, au cours de l’année 2014, plus de cent Afro-
américain-e-s ont été tué-e-s par des policiers alors qu’ils/
elles n’étaient pas armé-e-s.
La marginalisation de certains corps par la norme se car-
actérise par l’intervention extérieure qui capture ceux-ci.
Lorsque ce n’est pas la vie même qui leur est volée, il s’agit
de leur force de travail, leur apparence, leur organes repro-
ductifs, etc. L’administration coloniale ou gouvernementale
de ces mêmes corps, ce contre quoi Frantz Fanon appelle
à « une respiration de combat », fait partie elle aussi de la
capture des corps marginalisés :
Il n’y a pas une occupation du terrain et une indépendance des personnes. C’est le pays global, son histoire, sa pul- sation quotidienne qui sont contestés, défigurés, dans l’espoir d’un définitif anéantissement. Dans ces conditions, la respiration de l’individu est une respiration observée, oc-
cupée. C’est une respiration de combat.19
Cette notion de respiration élevé au statut de concept poli-
tique par Fanon résonne particulièrement à l’heure où j’écris
ces lignes lorsqu’un mouvement politique dénonçant les
crimes policiers contre la population noire aux États-Unis
reprend comme cri, les derniers mots d’Eric Garner alors
qu’il était étranglé par un policier new yorkais : « Je ne peux
pas respirer ! »20 (I can’t breathe !). La régulation législa-
tive du genre, de la sexualité, de la reproduction et de la
19 Frantz Fanon, L’an V de la révolution algérienne, Paris : Maspero, 1959, 48. 20 Eric Garner est un homme afro-américain tué par un policier blanc à Staten Island (New York) le 17 juillet 2014.
43INTRODUCTION: What Is a Body?
tematically medical, however. It can also anticipate the
body’s behavior, in particular in the policing context devot-
ed to the notion of anticipation and the biased reading of
bodies that this notion implies. Murders of three young Afri-
can Americans, Oscar Grant (Oakland, CA, 2009), Trayvon
Martin (Sanford, FL, 2012) and Mike Brown (Fergusson,
MO, 2014) are a tragic paradigm of police anticipation.18 In
2014, more than one hundred unarmed African Americans
were killed by police.
Marginalization of some bodies by the norm is character-
ized by the external intervention that captures them. When
life is not wrenched from them, it is the ability to work, re-
productive organs, etc. Colonial or government adminis-
tration of these marginalized bodies also entails capture.
Frantz Fanon calls this situation “combat breathing”:
There is no such thing as independent persons on occu- pied territory. It’s the whole country, its history, its daily pulse that are contested, disfigured, in hopes of an eventual an- nihilation. In these conditions, an individual’s breathing is
an observed, occupied breathing. It’s combat breathing.19
The notion of breathing elevated to the status of a politi-
cal concept by Fanon resonates with the present. Political
movement that denounces police crimes against African
American population in the United States has adopted
the last words of Eric Garner when he was being stran-
gled to death by a New York City white policeman: “I can’t
18 Trayvon Martin was not killed by a police officer but by an off-duty private security officer in a residential neighborhood in Sanford, FL 19 Frantz Fanon, A Dying Colonialism, New York: Grove Press, 1994.
44 INTRODUCTION: Qu’est-ce qu’un corps?
tenue vestimentaire, les tests de virginité, les opérations de
stérilisation font du corps « un territoire colonisé » comme
l’affirme Félix Guattari dans son texte Pour en finir avec le
massacre du corps :
Nous ne pouvons plus supporter que l’on nous vole notre bouche, notre anus, notre sexe, nos nerfs, nos boyaux, nos artères... pour en faire des pièces et des rouages de l’ignoble mécanique à produire du capital, de l’exploitation, de la famille...
Nous ne pouvons plus souffrir que l’on fasse de nos mu- queuses, de notre peau, de toutes nos surfaces sensibles,
des zones occupées, contrôlées, réglementées, interdites.21
Ainsi s’achève l’examen tâtonnant de notre ignorance quant
à ce qu’est un corps, ou plutôt notre ignorance quant à ce
que n’est pas un corps. Or, ceux-ci ne sont pas nus, évolu-
ant dans une sorte d’espace vide où ils se trouveraient
seuls : ils sont entourés d’autres corps, non-vivants, que
nous pouvons appeler « objets », de tailles variables et
dont certains ont été dessinés dans le but d’organiser les
relations sociales entre les corps vivants. Chacun de ces
objets intensifie ou diminue l’intensité des processus nor-
matifs qui s’effectuent sur les corps comme nous allons
l’examiner dans les quatre chapitres de ce livre.
21 Félix Guattari, Pour en finir avec le massacre du corps, dans Trois milliards de pervers Grande Encyclopédie des Homosexualités, Recher- ches, Mars 1973, 2.
45INTRODUCTION: What Is a Body?
breathe!”20 Legislative regulation of gender, sexuality, re-
production, clothing, virginity tests, sterilizations make the
body into a “colonized territory,” as Félix Guattari notes in
“To Have Done with the Massacre of the Body”:
We can no longer allow to have our mouth stolen, our anus, our reproductive organs, nerves, guts, arteries. . . to make into parts and gears of the ignoble mechanism that pro- duces capital, exploitation, family. . .
We can no longer suffer our mucous membranes, our skin, all our sensitive surfaces to be made into occupied, con-
trolled, regulated, forbidden zones.21
Here ends the blindfolded tour of our ignorance concern-
ing the body, or rather, our ignorance of what is not the
body. Bodies are not naked, circulating alone as if in a void:
they are surrounded by other bodies, not living (we can call
them objects), of varied dimensions, some — designed in
order to organize social relations between living bodies.
Each object intensifies or diminishes the intensity of the
normative process that acts upon bodies, as we shall see
in the four chapters of this book.
20 Eric Garner was killed in Staten Island, NY, on July 17, 2014. 21 Félix Guattari, Pour en finir avec le massacre du corps, in Trois mil- liards de pervers: Grande Encyclopédie des Homosexualités, Recher- ches, March 1973, 2.