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CM 6

Des populations en mouvement : une planète migratoire

Licence 1e année

SUAD

Hadrien Dubucs

Introduction

Les migrations internationales sont une caractéristique importante des sociétés contemporaines, mais peut-on parler d’une « mobilité généralisée » ?

Des migrations internationales très sélectives socialement et spatialement

Une multitude d’enjeux (sociaux, économiques, politiques, territoriaux), de facteurs, d’acteurs et de figures contemporaines des migrations internationales

Discussion sur l’idée d’une mobilité « généralisée »

La mobilité (internationale notamment) est très sélective socialement et économiquement = tout le monde n’a pas accès à la mobilité (ex: le transport aérien coûte cher)

I. Une planète migratoire entre permanence et renouvellement

A. Migrations et mobilités : de quoi parle-t-on?

Migration : transfert définitif ou durable de résidence d’un lieu à un autre

Un changement de regard : abandon d’une lecture simpliste comme déplacement définitif depuis un point A (« lieu d’origine ») vers un point B (« lieu de destination ») ubiquité, multi-résidence, espaces de vie complexes, circulations

I. Une planète migratoire entre permanence et renouvellement

A. Migrations et mobilités : de quoi parle-t-on?

– Migrant international : individu qui effectue une migration internationale, c’est-à-dire qui change de pays de résidence habituelle pour une durée d’au moins un an. On parlera de migration « interne » lorsque ce changement de résidence s’effectue au sein du même état.

– Étranger : individu qui ne possède par la nationalité du pays dans lequel il réside à titre principal

– Immigré : individu né dans un autre pays que celui dans lequel il réside à titre principal. Un immigré peut être étranger (être ressortissant de son pays de naissance) ou avoir acquis la nationalité du pays dans lequel il réside.

I. Une planète migratoire entre permanence et renouvellement

B. Une longue histoire

Entre 1800 et 1930, 40 millions d’Européens s’installent en Amérique du Nord. Ainsi en 1900 le taux d’émigration (nombre d’émigrés rapporté à la population totale) était de 40% dans les Iles britanniques, de 30% au Portugal et en Italie.

I. Une planète migratoire entre permanence et renouvellement

C. Un accroissement relatif des flux migratoires

250 millions de personnes (3% de la population mondiale) résident aujourd’hui hors de leur pays de naissance. Proportion nettement légèrement plus élevée qu’en 1990 (155 millions de migrants) mais nettement plus faible qu’en 1900 (5% de la population mondiale). Légèrement supérieure à la croissance démographique, l’augmentation du nombre de migrants internationaux est d’environ 2% par an de manière stable

1965 1975 1985 1990 1995 2003 2013 2015
75 85 105 120 164 175 215 232

Evolution du nombre de migrants internationaux 1965-2013 (en millions)

I. Une planète migratoire entre permanence et renouvellement

D. Des migrants aux profils de plus en plus variés

Depuis les années 1990 féminisation de la population migrante, notamment d’origine asiatique (70 % des migrants philippins et sri-lankais et 80 % des migrants indonésiens). Environ 50% des migrants sont des femmes. Le regroupement familial reste le premier motif en Europe et aux USA, mais part croissante de migrations féminines de travail (besoin de main d’œuvre dans les métiers du care dans les pays vieillissants).

Levier d’« autonomisation » des femmes dans les sociétés de

départ (empowerment) et de développement économique

local dans les pays de départ, mais aussi question des migrations féminines forcées

II. Une recomposition spatiale relative des migrations internationales

A. Une géographie qui se complexifie

II. Une recomposition spatiale relative des migrations internationales

B. Trois catégories d’espaces de la « planète migratoire » (Simon & Berthomière, 2006)

1/ Les espaces de départ

Mexique détient aujourd’hui le record du nombre d’émigrés (10 millions) mais c’est le Cap-Vert qui détient celui du pourcentage d’émigrés : 30 % des personnes nées au Cap-Vert vivent à l’étranger.

2/ Les espaces de transit

Exemple : Ceuta et Melilla

3/ Les espaces d’accueil / de séjour / d’arrivée

États-Unis premier pays pour le nombre d’immigrés (43 millions), mais 13 % de la population

Suisse : 23 % d’immigrés ; Luxembourg : 35 % ; Koweït : 75% ; Dubaï : 95%

II. Une recomposition spatiale relative des migrations internationales

B. Trois catégories d’espaces de la « planète migratoire » (Simon & Berthomière, 2006)

1/ Les espaces de départ

Ils sont surtout situés dans les pays du Sud (Asie, Afrique et Caraïbe principalement) et le fort volume de l’émigration (plus de 10 millions d’émigrés mexicains, 20 millions de Bangladais se seraient installés en Inde depuis les années 70, 4 millions d’Afghans, plus de 8 millions de Philippins, pour les principaux pays d’émigration) se recompose d’année en année en fonction d’une conjonction de facteurs : le marché local de l’emploi, les différentiels socio-économiques avec les espaces historiques d’immigration, les politiques incitant plus ou moins au départ, le niveau d’insécurité, etc.

Le Mexique détient aujourd’hui le record du nombre d’émigrés (en valeur absolue) mais c’est le Cap-Vert qui détient celui du pourcentage d’émigrés : un tiers des personnes nées au Cap-Vert vivent à l’étranger.

II. Une recomposition spatiale relative des migrations internationales

B. Trois catégories d’espaces de la « planète migratoire » (Simon & Berthomière, 2006)

2/ Les espaces de transit

Ils ont été longtemps méconnus par les travaux sur les migrations internationales et apparaissent peu sur les cartes, qui tendent à présenter les destinations « finales » des flux migratoires. Or ces espaces revêtent une importance considérable comme étape souvent contrainte, et d’une durée indéterminée, dans les parcours migratoires individuels. Ils traduisent surtout l’existence de lignes de contact entre grandes aires régionales (Amérique du Nord - Amérique latine ; Europe – Afrique) et sont directement le produit du renforcement des contrôles frontaliers et des restrictions croissantes à l’entrée sur le territoire des régions d’immigration. Le Maroc est un exemple emblématique d’un pays de transit qui doit gérer un flux de migrants sub-sahariens bloqués dans leur parcours vers l’Europe.

II. Une recomposition spatiale relative des migrations internationales

B. Trois catégories d’espaces de la « planète migratoire » (Simon & Berthomière, 2006)

3/ Les espaces d’accueil

Ils se répartissent entre l’Amérique du Nord, l’Union européenne et les états du Golfe arabo-persique. Au sein de ces espaces ce sont les très grandes villes qui polarisent les flux car elles concentrent les emplois et les réseaux facilitant l’insertion des migrants nouvellement arrivés. Les pays d’accueil se différencient par un poids très inégal de la population immigrée au sein de la population totale. Ainsi les États-Unis sont au premier rang mondial pour le nombre d’immigrés (43 millions), mais ces derniers représentent 13 % de la population ce qui est loin des chiffres que connaissent des pays de petite taille (Suisse : 23 % d’immigrés ; Luxembourg : 35 %) et plus encore des cas extrêmes que constituent les petites monarchies pétrolières du Golfe (Koweït : 75% ; Dubaï : 95%).

III. Une combinaison complexe de facteurs A. Contre toute causalité simple (push-pull factors)

Une diversité de facteurs qui se combinent pour expliquer les décisions individuelles de migrer comme la géographie des systèmes migratoires et leur recomposition

histoire migratoire entre pays, souvent liée à d’anciens liens de nature coloniale

imaginaire migratoire porté à la fois par les récits des migrants et par les médias

réseaux sociaux et familiaux qui interviennent dans la définition du projet migratoire et l’insertion résidentielle et professionnelle du migrant dans le lieu de séjour

politiques migratoires des régions d’accueil

marché de l’emploi et les opportunités professionnelles

crises et conflits et contextes d’insécurité pour des minorités linguistiques ou religieuses.

Musée national de l’émigration, Rome

III. Une combinaison complexe de facteurs B. Les politiques migratoires entre « migration choisie » et fermeture

Sélectionner les migrants selon leur niveau de qualification professionnelle: une course mondiale aux « compétences » et aux « talents », au risque d’une « fuite des cerveaux » (brain drain) pour les pays d’origine

USA et système de visas « H-1 B » (7 milliards USD d’économie de formation) et politique de recrutement des étudiants (50% des doctorants aux États-Unis sont étrangers et 60% d’entre eux restent aux États-Unis à la fin de leurs études).

En France : depuis 2006 visa « compétences et talent », permis de séjour de trois ans renouvelable à destination de « l'étranger qui, du fait de ses compétences et de ses talents, contribuerait au développement économique ou au rayonnement intellectuel, scientifique, culturel, humanitaire ou sportif de la France et du pays dont il a la nationalité ».

https://velica.deviantart.com

III. Une combinaison complexe de facteurs B. Les politiques migratoires entre « migration choisie » et fermeture

Carte : le système Frontex et les frontières extérieures de l’UE (2014)

Exemple emblématique de la « fortress Europe » et ses politiques d’accueil restrictives. 34 millions d’étrangers, dont 20 millions d’Européens communautaires, pour 510 millions d’habitants mais affichage d’une politique d’« immigration zéro » depuis 1973.

Dispositifs très intégrés de contrôle et de gestion des flux: système d’information Schengen (SIS), agence Frontex, base Eurodac, SIVE (Système intégré de vigilance extérieure)

Mais absence de politique migratoire commune, rendue évidente par la « crise de l’asile » de la fin des années 2000 : 330 000 demandes en 2012, 1,3 millions en 2015

Militarisation des frontières et conséquences humanitaires : 10 000 migrants noyés en Méditerranée en 2014, 2015 et 2016

III. Une combinaison complexe de facteurs C. L’asile et les déplacements forcés

Convention de Genève relative au statut des réfugiés (1951) et rôle du HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés)

Le statut de réfugié concerne toute personne qui « craignant avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays »

Un nombre croissant de déplacements forcés: 65 millions de personnes déplacées de manière contrainte (dites « déracinées ») dont 21 millions de réfugiés bénéficiant du statut HCR.

Pays d’accueil : Turquie (2,7 millions), Pakistan (1,6), Liban (1,1) Iran (980 000)

Pays émetteurs: Syrie (4,9 millions), Afghanistan (2,7) et Somalie (1,1)

Source : UNHCR, 2015, Campagne d’appel au don (http://www.unhcr.fr/cgi-bin/texis/vtx/home)

IV. Les enjeux des migrations internationales A. Enjeux politiques : diasporas et transnationalisme

Au-delà des processus migratoires les diasporas (juive, arménienne, indienne, chinoise,…) sont un exemple fascinant d’une communauté spatialement éclatée mais politiquement et culturellement dotée d’une incontestable cohérence, indépendamment du cadre classique des États-nations

La notion de transnationalisme permet de penser l’ensemble des circulations humaines et des échanges immatériels ou symboliques qui témoignent des appartenances territoriales multiples qu’entretiennent les membres des diasporas, « à la fois ici et là-bas »

Emergence de formes de citoyenneté et d’investissements politiques et économiques ne reposant pas sur la présence physique d’un individu sur le territoire d’un État

Carte : la diaspora haïtienne selon l’écrivain Georges Anglade

IV. Les enjeux des migrations internationales B. Entre multiculturalisme et assimilation

Comment « vivre ensemble » et tirer parti de la diversité culturelle permise par l’immigration?

Question très sensible politiquement

Opposition classique entre droit du sol (acquisition de la nationalité par naissance ou résidence longue sur un territoire national) et droit du sang (acquisition de la nationalité par filiation) de moins en moins opérante.

Une valorisation, voire marchandisation de la diversité culturelle, non sans ambiguïté :

A échelle locale : slogan de candidature olympique de Londre : See the world, visit London

À échelle nationale : le Canada comme eldorado d’ouverture et d’accueil dans un monde qui se ferme

IV. Les enjeux des migrations internationales C. Enjeux économiques : les remises

Les « remises » sont les transferts financiers opérés par les migrants depuis leur lieu de résidence à l’étranger à destination de leur famille ou de leur localité d’origine

Plus de 441 milliards USD en 2015 (à comparer avec l’aide publique au développement:137 milliards USD)

Un des leviers majeurs du développement : fonds directement mobilisables dans la consommation courante (alimentation, santé) ou dans les biens d’équipement, sans passage par des filtres administratifs parfois inefficaces

Volumes impressionnants : 71 milliards USD par an en Inde en 2014

Poids dans le PIB et véritable dépendance économique vis-à-vis des émigrés : 40% du PIB du Tadjikistan, un quart du PIB de la Moldavie, 20% de celui du Liban

Les remises

Exemple des remises financières vers l’Afrique : documentaire, 10’55

https :// www.youtube.com/watch?time_continue=95&v=BpTW2psDlCc

Exemple des remises vers le Kerala : Le dessous des cartes

https:// www.youtube.com/watch?v=sRyx4kAt5l4

Pour aller plus loin : la question migratoire au Kerala, où comment un foyer d’émigration internationale devient un pôle d’immigration interne

https:// www.youtube.com/watch?v=00u0y5jiFn8

Synthèse des documents video

1/ Remises vers l’Afrique

33 milliards USD de remises vers l’Afrique subsaharienne ; « une manne financière » = ressource financière quasiment inépuisable ; Maroc, Egypte et Nigeria sont les trois premiers bénéficiaires de ces remises ; remises sont trois fois plus élevées que l’aide publique au développement et plus élevées que l’ensemble des investissements étrangers ; enjeu important : baisser le coût des transferts ; les politiques essaient d’orienter les remises vers des projets de développement.

2/ Remises vers le Kerala

Alors que les Kéralais (33 millions) ne représentent que 3% de la population indienne, ils représentent 50% des migrants indiens dans les pays du Golfe ; les secteurs de la peche et de l’agriculture ne suffisent pas à fournir des revenus suffisants ; les remises des migrants représentent 30% du PIB du Kerala et sont 10 fois supérieures aux subventions du gouvernement indien vers le Kerala ; 1 femme sur 8 a son mari émigré dans les GCC = « absence des hommes » = autonomisation (empowerment) des femmes ; les Keralais vont travailler dans le Golfe pour améliorer leurs conditions sociales

3/ Migrations au Kerala

Le Kerala (environ 50 millions d’habitants) compte 3 à 4 millions de migrants venant d’autres régions de l’Inde ; manque de main d’œuvre (à cause de l’émigration massive des Keralais vers le Golfe) dans plusieurs secteurs y compris les activités traditionnelles du Kerala : la pêche, la construction, l’industrie du bois. Il y a un fort sentiment anti-immigrés / il y a une certaine hostilité des Keralais vis-à-vis des immigrés / on observe des formes de xénophobie (haine / peur des étrangers). Projets d’amélioration des conditions de vie des immigrés (logement, santé). Les travailleurs immigrés envoient des remises financières à leurs familles dans les régions d’origine. Fort imaginaire migratoire : le Kerala est rêvé comme un « promised land »

Conclusion

Nécessaire remise en question de l’idée d’un monde « en mouvement » et d’une « mobilité généralisée » ?

Eviter le double écueil d’une généralisation sociale et d’une généralisation spatiale des migrations internationales, qui sont en fait extrêmement sélectives socialement et spatialement.

Un très puissant révélateur des dynamiques et des inégalités dans la géographie des populations aux échelles mondiale comme locale

Un phénomène complexe, décliné en une multitude de formes spatio-temporelles et relevant d’une grande variété de facteurs, les mobilités spatiales constituent désormais un enjeu économique et politique incontournable.

Les différents types de mobilités spatiales